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Se libérer de ses cordes

La sensualité du ligotage japonais

26 juin 2015 |Josée Blanchette | Actualités culturelles
Le vouloir n’a pas sa place dans cette entreprise de lynchage de l’ego. Le kinbaku incite douloureusement au lâcher-prise.
Photo: Jacques Nadeau Le DevoirLe vouloir n’a pas sa place dans cette entreprise de lynchage de l’ego. Le kinbaku incite douloureusement au lâcher-prise.

HoMa, PQ — Me voici saucissonnée et suspendue à une poutre dans un dojo dekinbaku. Je peux hurler tant que je veux, même la grosse femme d’à côté s’en fiche, elle a l’habitude. Je me sens comme le Québec dans le Canada ou comme ces prosciuttos, pendus au plafond d’entrepôts immenses, que j’ai vus à Bologne. Je faisande ou je sèche, c’est selon. J’ai deux brassées qui m’attendent, une épicerie à faire, une pédicure en retard, des gens en apparence « normaux » à fréquenter et tout ce que j’ai trouvé à soutirer à ce dimanche, c’est cette séance à mi-chemin entre la curiosité et la crucifixion. Au fond, je suis bien judéo-chrétienne. Nous sommes tous un peu masos par héritage ou par inclination culturelle, qu’on le veuille ou non.

Ce serait plutôt non, en ce qui me concerne, mais depuis que j’ai vu Isabelle Hanikamu (un nom d’artiste) performer à la télé, une mouche m’a piquée. La noueuse de cordes de jute m’a lancé une invitation et je n’ai plus la conscience tranquille. Je ne suis ni casse-cou ni très hardie, mais cette torture de samouraï me semble à la fois alambiquée psychologiquement et soutenable physiquement. Et j’ai surtout envie de m’immiscer dans le monde du kinbaku, BDSM (bondage-domination-sado-masochisme) nippon, esthétique et sensuel, plus exotique aussi, sans le côté salace et un peu glauque auquel on associe généralement ces pratiques contraignantes. Je préfère les dojos aux donjons.

On dit kinbaku ou shibari, qui veut dire « attaché, lié », pour décrire l’art de ficeler les paquets, les cadeaux. Au Japon, la présentation est tout aussi importante que l’objet ; le moindre paquet de thé est offert d’une façon qui convie à la fois l’oeil et l’esprit, l’élégance et la patience, le respect aussi.

Même orientation pour le kinbaku, une forme de sexualité tourmentée qui atteint son paroxysme entre les deux oreilles et implique confiance, abandon et lâcher-prise, dans le respect de l’autre, mais en frôlant la limite, le girigiri.

Claustros et douillets s’abstenir

C’est sexuel ? « Qu’est-ce qui n’est pas sexuel ? », laisse tomber Isabelle. Cette grande et solide quinqua, née en France, émigrée au Québec il y a une douzaine d’années, rêve d’aller rejoindre son maître de kinbaku au Japon, à demeure. Elle le visite chaque année pour renouer avec lui. Depuis quatre ans, elle pratique tous les jours, sur elle-même et sur des modèles, surtout des femmes, les hommes étant plus hésitants « à accepter de vivre leurs faiblesses » au grand jour.

Pour Isabelle, le kinbaku fut une délivrance. « Cela fait moins de dix ans que j’ai accepté de vivre mes différences. Cela a été une libération. Je ne me suis pas vécue durant des années et j’étais autodestructrice, dépressive et suicidaire. Vaut mieux le vivre dans le dojo que dans la vie. Ma psy trouve que je vais mieux… » Effectivement, il est préférable de se passer la corde autour des jambes qu’autour du cou. Isabelle navigue autant du côté de la domination que de la soumission, aussi à l’aise et convaincante dans une position que dans l’autre.

La bulle intime dans laquelle elle nous entraîne est clairement sexuelle. Pas tant dans la gestuelle que dans le souffle, l’énergie, la pulsion, l’intention sous-jacente. La maîtresse de jeu reste avec son sujet, mais l’ensorcelle en silence. « Je suis une sorcière moderne », convient celle qui peut nous materner avec douceur et fermeté. Tout juste si elle ne fait pas « béquer bobo ».

Si ses « proies » prostrées recherchent une forme de sublimation des instincts par l’abandon et la sensualité des cordes, reste que la violence du lien, la douleur, la fermeté des entraves choquent nos sensibilités modernes. Nous sommes éduqués (du moins ici, en Occident) à nous concevoir libres. Se soumettre ainsi n’a rien de naturel et le tabou naît précisément de là, la honte d’y consentir et de le désirer aussi. La jouissance peut ne consister qu’en cela : aller à contre-courant. « J’offre un voyage. Les gens viennent chercher l’abandon et l’assurance de pouvoir se livrer en sécurité. »

Patience, ça viendra

« C’est une douleur acceptée, désirée et qui monte progressivement. On apprend à vivre avec la sensation », explique la dominatrice tatouée qui performe également sur elle-même afin de mieux ressentir la tension des cordes et d’exercer sa dextérité. « Les cordes et les tatouages, c’est très joli. Je m’attache souvent le soir et je tchatte avec des gens sur le Web », mentionne cette célibataire assumée dans sa sexualité transgressive. On s’attache et on déjeune ?

Je n’ai pas signé la feuille d’exonération de responsabilité qui la protège en cas de blessures ou DÉCÈS (c’est indiqué en gros), pour la tester. Isabelle a beau prétendre que la douleur génère des endorphines qui nous procurent de l’euphorie, après une dizaine de minutes à subir le poids de la gravité, je cherche le mot magique, le « safe word » sur lequel nous avons oublié de nous entendre. Je VEUX que ça cesse. Mais le vouloir n’a plus sa place ici.

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec cet univers, un « non » n’est pas un « non »pour indiquer qu’on arrête tout. La dominatrice semble mener le jeu, mais c’est le dominé qui décide, d’où l’importance de ce mot clé. J’essaie « Hiroshima mon amour »,« Harper », « 911 », « Fuck »,« Tab… » et tout mon chapelet de sacres du dimanche, perdant toute contenance. Je suis en furie au bout de ma corde tandis qu’Isabelle s’extasie (elle jouit des yeux aussi) et que Jacques Nadeau m’encourage derrière sa lentille (le peuple aura ta peau).

En bonne dominatrice, elle installe son pouvoir sur moi et me fait goûter au girigiri, sur le fil du rasoir, testant la limite jusqu’au bout, quelques secondes supplémentaires.

Ces jeux interdits, mais consentis, ne sont pas pour moi (n’y pense même pas, chéri !), mais je comprends tout à fait en quoi ils sont pour d’autres avec, pourquoi pas, une petite séance de fouet ou de cire chaude pour ajouter un peu de zeste. La jouissance va jusqu’à admirer ses traces de cordes sur la peau et en garder l’empreinte quelques heures ou jours durant.

« Le corps ne garde pas la mémoire de la douleur physique », assure Isabelle. Par contre, l’ego n’oublie pas de sitôt l’affront qu’on lui a infligé. Somme toute, je vais continuer à méditer.